Les Manifestations

Rencontre à l’Hôtel du département de l'Oise à Beauvais.

Compiègne-Royallieu 26 janvier 2008,
Allocution pour la réception au Conseil général de l'Oise à Beauvais.

FRONTSTALAG 122
COMPIEGNE ROYALLIEU

Allocution pour la réception au Conseil général de l'Oise à Beauvais.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les élus, Mesdames et Messieurs, chers Amis Résistants et Déportés ici présents.

L'Amicale nationale des Déportés Résistant Tatoués du 27 avril 1944 vous est reconnaissante, à vous Monsieur le Président ainsi qu’aux élus de votre Conseil Général de l’Oise, pour avoir suscité et conduit à terme la réalisation de cet ouvrage sur le Frontstalag 122 présenté aujourd'hui, pièce maîtresse qui manquait aux annales de la Résistance et de la Déportation sous l'occupation allemande de 1940 à 1944
Elle vous remercie également bien vivement pour la parfaite organisation de cette manifestation combien émouvante pour nous, anciens de cette époque tragique.
Notre association, créée en 1958, se fondait sur les quelques 1700 détenus du transport parti de Compiègne vers Auschwitz le 27 avril 1944. L'appel ayant eu lieu la veille de 14 à 18 heures, Royallieu fut l’une des deux seules journées où notre effectif fut au complet, en effet dès le lendemain 28, dans les wagons de la déportation, nous comptions nos premiers morts.
C’est dire l'importance qu'attache notre amicale à la somme de travail qui vient d'être réalisée.
En ce qui me concerne, j'ai séjourné trois mois à Royallieu et, sans aller jusqu'à le qualifier de paradis comme certains de mes camarades l'ont fait, je dois avouer que pour moi ce fut une « parenthèse presque heureuse « entre la prison d'où je venais et les camps où j'allais aller.
Je venais d'avoir 17 ans. En ce 26 ou en ce 27 janvier 1944, il y a exactement soixante-quatre ans aujourd’hui à un jour près, j'arrivais tout droit de la citadelle de Perpignan où, après deux interrogatoires éprouvants, j’avais subi un simulacre d'exécution. Vivre les affres d’ une nuit blanche dans la hantise du petit matin blême ou les coursives vont tout à coup retentir du bruit des bottes cloutées des soldats venant chercher ceux dont la dernière heure a sonné, vivre ces derniers instants où l'on reste pétrifié, le regard intensément fixé sur le loquet de la porte en entendant les pas cloutés se rapprocher, et quelques jours plus tard se retrouver sur un immense terrain ou l'on voit jouer au ballon, où l'on vous parle de bibliothèque, de conférences historiques et culturelles, de chapelle œcuménique et de cantine, sans doute se prend-on à revivre mais on croit surtout rêver !
Et mes yeux de 17 ans s'écarquillaient au spectacle de cette foule désoeuvrée qui tournait autour de cette place. Pour moi cela tenait d’une espèce de Cour des Miracles, pieds, main ou tête bandée, bras en écharpe, claudiquant, boitant ou soutenus par d'autres, beaucoup portaient encore les traces des tortures subies pendant les interrogatoires. Leurs habits sales et fripés, souvent déchirés ou tachés de sang séché, étaient ceux qu ils portaient le jour de leur arrestation : s’y côtoyaient uniformes civils, militaires, salopettes, bleus de chauffe, costumes de sport, de ville, jusqu’au smoking d’un diplomate et au frac à queue de pie de Rémy Roure, l’éditorialiste du Figaro.
Etonné de se retrouver en plein air et en semi-liberté au sortir de semaines parfois de mois de cellule, tout ce monde volubile évoluait dans cet environnement ou les Allemands apparaissaient peu, mais ou les moutons sévissaient, ou les incidents n’étaient pas rares.
Je me rappelle ce traître démasqué par deux frères et sauvé de justesse du lynchage par l'intervention des soldats du poste de garde : gémissant de douleur, tenant à peine sur ses jambes le visage horrible, sorti de son orbite l’un de ses yeux pendait le long de sa joue tuméfiée.
Et ce procureur d'État, ne supportant plus la honte d'avoir dénoncé ses camarades qui l’avaient mis en quarantaine que l'on retrouve un matin, accroché telle une araignée, électrocuté aux barbelés électrifiés.
D’autres plus sympathiques fantômes de cette courte période de mon passé resurgissent parfois de ma mémoire … Toi, Vincent Badie, futur ministre, à l’époque avocat et député de l'Hérault, mon département d’origine, qui nous faisait revivre ce 10 juillet 1940 à Vichy, jour de gloire pour toi dont l'éloquence à la Mirabeau avait entraîné 80 parlementaires à sauver l'honneur de la République en refusant les pleins pouvoirs au maréchal Pétain Toi, André Boulloche, également futur ministre, gravement blessé au ventre lors de ton arrestation, douloureusement appuyé sur tes deux voisins pour te maintenir debout pendant les appels.
Toi, Colette, tout auréolé de ta tentative d'assassinat de Pierre Laval.
Toi, Robert Desnos, heureux de croiser le comte Chandon Moët et de lui rappeler le meilleur des « bulles d'humour », l'émission radiophonique publicitaire financée par les champagnes et dont tu étais l'auteur animateur.
Et toi, Marcel Paul, toi aussi futur ministre qui ne rêvait que d’évasion pour pouvoir reprendre le combat dans l’ombre.
Je vous revois, vous et tant d’autres de nos amis, qui n’êtes hélas plus là aujourd’hui, à nos côtés, pour ensemble nous rappeler que l'épée de Damoclès tombait sur nos têtes le 26 avril 1944 et que le lendemain 27 pour l’immense majorité des nôtres, c'était l’adieu, le dernier clin d'oeil à la France. Des portes métalliques se refermaient brutalement sur nous, comprimés que nous étions à 100 et plus par wagon à bestiaux, portes qui après un hallucinant voyage, de quatre jours et trois nuits, ne s'ouvriraient avec fracas que sur l'enfer d'Auschwitz.-Birkenau.
Là bas nous y serions tatoués de notre matricule sur l’avant-bras gauche et c’est pourquoi l’histoire a retenu notre transport sous le qualificatif de Convoi des Déportés Tatoués du 27 avril 1944.
Mais cela est une autre histoire...
Merci Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les élus Mesdames et Messieurs ainsi que vous, mes chers camarades ici présents, pour l'attention que vous avez prêtée à mes propos.

André BESSIERE
Président de l’Amicale des Résistants Déportés Tatoués du 27 avril 1944.

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